C’est le cœur qui est grec

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304 pages, ISBN978.2.86853.651.8, 14 / 19 cm
Le temps qu’il fait

The child is father for the man, ce vers de William Wordsworth, que cite Michel Monory, pourrait servir d’exergue à cette adresse mutuelle de séquences autobiographiques vagabondes, qui est comme un roman de la transmission. Après les années révolutionnaires, certains reprirent le chemin des études, s’insérèrent dans des institutions ou prirent quelque métier, bref, grandirent. Michel Arbatz, lui, s’employa, de façon à la fois erratique et très sûre, à devenir le fils de l’enfant qu’il avait été. Le viatique littéraire acquis au lycée, l’amour de la musique transmis par les parents, voilà l’eau souterraine à laquelle il fallait redonner passage en faisant craquer les dures écailles de la carapace militante, voilà la source et la ressource à travailler, à s’approprier, à approfondir, à réinventer, pour retrouver le chemin du spectacle vivant, la joie de l’adolescent jouant Harpagon. Naissent un style et un artiste, auquel l’ex-professeur s’ouvre avec émerveillement. Car c’est cela aussi, the child is father for the man : l’enseignant apprend de ceux qu’il forme. On le voit, en fin de carrière, à nouveau professeur, s’initier à la poésie soufi par et pour un élève qui lui est aussi cher que cet Arbatz retrouvé.
Et j’y reviens pour finir: qu’est-ce qui, dans ce trésor, est pour nous mis à l’abri ? Ici chacun fera son miel, mais voici le mien, ou une part du mien.
D’abord, la perfection de la relation pédagogique. Au lieu de gamberger sur les rythmes scolaires, de supprimer l’enseignement du latin pour s’adapter au monde tel qu’il va, ou de maugréer à propos des territoires perdus de la République, il serait sans doute bon de réfléchir sur ce professeur qui n’hésite pas à aller, dans les quartiers de Massy, aider Amir ou Malik à faire leurs devoirs.

Ensuite, une certaine idée de l’Europe, bien salutaire aujourd’hui. En suivant Michel Monory à Athènes, à Turin, à Londres, nous revient, irrépressible, cette exclamation de Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier : « Comme nous aimions l’Europe ! »… La Grèce alors ne se réduisait pas à sa dette, c’est nous, au contraire, qui avions à son égard une incommensurable dette de civilisation, le cœur de Londres n’était pas la City, Turin était une ville hantée de Nietzsche et de Pavese ; les langues, les paysages, les différences, les coutumes, les Lettres rivalisaient de richesse, s’ouvraient les uns aux autres et se renforçaient de leur relation.

Une mémoire, aussi, la profondeur historique longue, l’évidence que sans passé il n’y a pas d’avenir, et certaines péripéties majeures de la seconde moitié du XXe siècle, restituées avec la générosité et l’élégance dans la compréhension que permet la culture véritable.

Enfin, surtout, partout, à la fois altière et familière, la grande présence de la littérature, toujours entendue comme lien entre les hommes et entre les siècles. Cette présence, ce lien, Michel Arbatz les avait appris au cours de Michel Monory, à travers l’insolite présent de ce vers de Villon que nous avons le tort de ne plus écouter à force de l’avoir trop entendu : Frères humains qui après nous vivez…

Juliette Simont