Salut, Dédé (hommage à Robert Desnos, mort le 8 juin 1945)

Portrait Desnos

Mon vieux Dédé   – tu me permettras cette familiarité, j’ai tant rêvé de toi, n’est-ce pas, dans mon adolescence - ta voix m’accompagne depuis tellement longtemps ! Avant que nous ne soyons tous les deux complètement ivres à boire tout ce bon vin, j’aimerais te remercier pour ce demi-siècle que je viens de passer avec toi, grâce à toi. Voilà… pour commencer…je suis lycéen, dans les années soixante, et j’ai la chance qu’un professeur de lettres hors du commun, disparu depuis peu, m’amène à toi. Il se nommait Michel Monory.

Je dévorais à l’époque la collection « Poètes d’aujourd’hui », chez Seghers. J’étais très attiré par tes amis Surréalistes, et le numéro 16 de la collection, que Pierre Bergé te consacrait, tout en noir et blanc, avec, en couverture, ton portrait au trait par Labisse,  ton regard en abysse, tes cheveux dressés en brosse, tout m’intriguait. Et puis, ce drôle de nom, Robert Desnos, tu avoueras… ça siffle comme un snake, ça dit sondes et nos dés, le chiasme des voyelles, ohé, hé-ho, ça sonnait comme un appel.  Très vite, dans cette bande d’aînés disparus, tu fis figure de favori. Ton sort tragique, ta vie fantasque, ton sourire, la simplicité de ta langue, ton romantisme aussi, si, si, reconnais-le… tout me subjuguait. J’avais quatorze ou quinze ans, et nous avions monté avec un camarade de classe un « récital » de poèmes, dans le cadre du groupe de théâtre qu’avait suscité notre prof. J’y disais, de toi,  Comme et les Couplets de la rue Saint Martin. J’aurais aimé alors te rencontrer, te parler, te poser mille questions sur le monde, tant tu me semblais proche.  Mais le temps nous avait mal distribués.

Ainsi naquit l’idée de trouver un intercesseur, un des grands survivants de ton épopée qui puisse me parler de toi. Je ne pouvais pas supporter ton absence. Au point d’aller un jour à l’improviste, avec le culot de ma jeunesse, frapper à la porte d’André Breton, au 42 rue Fontaine. Je ne pensais pas un instant qu’en un demi-siècle, il aurait pu cent fois changer d’adresse. Mais le destin a aussi de la sympathie pour les idées folles, et le vieil homme me reçut. C’était un an avant sa mort. Je ne lui dis rien des vraies raisons de ma visite. C’était mieux ainsi, je crois. Il l’aurait mal pris.  En vérité, je ne dis rien du tout, tellement j’étais impressionné. A son avantage, je dois dire qu’il était patient avec le très jeune homme mutique qu’il avait devant lui. Il essaya de me tirer quelques vers du nez – j’en écrivais, de très mauvais, déjà -, mais sans résultat. C’est comme ça que je me suis guéri pour toujours de ne pas frapper à la bonne porte.

J’ai acheté chez Béalu, au Pont traversé, une belle édition reliée de Domaine public  à la NRF, et j’ai continué quelque temps encore mon chemin avec toi dans la nuit des nuits sans amour, car je traversais les tourments du printemps de la vie, et qui mieux que toi en a parlé ?

Vint mai 68. Je bazardai allègrement tous mes livres de poésie, ou presque. Tout cela me paraissait hors de propos. Il y avait urgence révolutionnaire. Je partis travailler en usine quelques années. Le poétariat disparu de mon horizon. Seul le prolétariat comptait. Mais nous avions tout mélangé, comme disait ton ami Prévert. C’est la chanson qui m’a rapproché de toi. Car je devins chanteur, vois-tu. De façon très militante, d’abord. Je me cachais dans des drapeaux pour ainsi dire. Mais petit à petit, la poésie me rattrapa par l’épaule. Et la tienne en particulier. A la fin des années 70, elle se fit quelques places dans mon répertoire. Je mis en musique Hommes de sale caractère  et un long extrait de The night of loveless nights qui commençait par « il y a les mains terribles / mains noircies de l’écolier triste… » et me parlait beaucoup. Mieux : qui m’aidait à me parler. Ainsi petit à petit, je renouais avec cette autre voix qui nous est si nécessaire. Ta sympathie pour les musiciens, les chanteurs (et les chanteuses, mais laissons là) m’encourageait. J’en vins, fin des années 80, à créer une compagnie, avec l’idée de faire se croiser le théâtre, la musique et la poésie.

C’est à ce moment que Luc Vidal… comment, tu ne connais pas Luc Vidal ? Les éditions du Petit véhicule, à Nantes ? Mais c’est lui, précisément, qui avait publié tous tes écrits sur la chanson, et tes chansons…  « Les voix intérieures », ça ne te dis rien ? Ne me regarde pas comme ça, Dédé… Bon, peu importe, on ne va pas se fâcher sur un détail.… Bref, Luc Vidal, donc, me propose de faire un disque entier avec tes textes que je mettrais en musique.

Donc, je m’immergeai sérieusement dans cette affaire. J’y mis quelques-uns des poèmes de toi que je préférais, mais aussi, j’ouvrais parfois « Domaine public » au hasard, et devant le piano, je m’essayais à en chanter un que je ne connaissais pas, comme ça, tout à trac. Et souvent la mélodie venait de ta musique, du rythme de tes phrases. Il y avait avec moi Jean-Luc Michel, le grand pianiste et arrangeur, et toute sa malice musicale; on enregistrait dans sa chambre, à la Croix Rousse, avec des moyens de rien du tout, mais tu nous envoyais des messages de liberté. Inventez, inventez, les gars, en fin de compte, ce n’est pas la poésie, mais le poète qui doit être libre. Rrose Sélavy guignait Quincy Jones, et la négresse du bal Blomet dansait sur les guitares électriques. C’étaient de grandes prairies de bonheur. Est-ce que tu t’en souviens ? Tu étais dans ces moments à côté de moi, là, tout près.

A tel point que, quand tu partais, j’avais besoin de parler de toi avec d’autres, qui en savaient beaucoup sur toi. C’est comme ça que j’ai rencontré Marie-Claire… Bien sûr, Marie-Claire Dumas.…Quand même, tu te souviens de Marie Claire ?… le Meursault ne t’as pas encore complètement cuit ? Tu me rassures… Marie-Claire qui te connais comme si elle t’avait fait. Et qui m’aidait à naviguer dans tes textes, et qui m’en racontait des bien bonnes sur ton compte ! Ne me dis pas que tu n’étais pas au courant, Dédé, le Pouilly n’est pas une bonne excuse. C’est toi qui nous prenais par la main. Tu crois qu’on ne te sentais pas ? Et quand je rencontrais tous ceux qui t’aiment, qui te chantent, Chantal Galiana, Elisabeth Serman, Luc Touvenel,  et Jules César Muracciole, et Marie-Claude Wallez, et Chris Gonzalès, et les Têtes raides et… comment ça, hors sujet ? … Allons, Dédé… rends-moi mon verre, d’abord…

Sans blague, je peux dire que pendant les dix années qui ont suivi, tu ne m’as plus lâché. Au point que je m’en sentais un peu vampirisé. On me disait parfois : « Vous avez un petit air de ressemblance, effectivement ». Des gamins d’une école me firent même un jour le coup de m’appeler Desnos. Là, c’était un peu fort. Tu me volais mon blaze, Dédé. Et pourtant, en 95, je montais pour le Festival d’Avignon un nouveau spectacle où tu avais la part belle : Lisbonne, les sources de la nuit, les quatre sans cou, l’histoire du chameau, et au bout de la nuit, les couplets du verre de vin. Les gens appréciaient.

Ça n’a pas suffi, tu me poursuivais. Tu me faisais danser plus loin, j’étais ton Valentin le desnossé. Et je décidai en 99 de monter un grand spectacle collectif où nous raconterions ta vie, disons, une partie au moins, en théâtre et chansons. Ce fut La rue de la Gaîté, la plus grosse création de ma compagnie, onze personnes sur la route, tout un décor, et sur le plateau des chanteurs ou musiciens-comédiens formidables avec moi : Ariane Dubillard (la fille de Roland, qui avait toujours un mal de chien à prononcer ton nom Denssno, Dnessno), Christine Peyssens, Claude Semal le Belge fou, Maryse Gattegno la contrebassiste, Roch Havet le pianiste arrangeur, et Xavier Bornens à la trompette. Avec tes bons mots, tes situations folles, tes grandes peines d’amour, et encore d’autres poèmes de toi en musique, Nuits, C’était un bon copain, Rrose Sélavy, Mi-route, La sorcière, L’éléphant qui n’a qu’une patte etc se joignaient à de plus anciens.

J’ai travaillé dur, d’abord pour trouver les ronds. Tu sais ce que c’est. Tu te souviens, quand Barrault venait te taper pour monter Numance ? Eh bien rassure-toi, le monde continue, les pauvres aussi, ça n’a pas changé. Bon, je n’étais pas Barrault, mais j’ai mouillé la chemise, j’ai écrit les dialogues, j’ai organisé, j’ai réunionné avec les gens de la Culture, j’ai intéressé, j’ai castingué, j’ai mis en scène, avec un bon coup de main de mon ami Philippe Goudard, qui nous rappelait toujours : de la joie, de la joie…tiens, ça me donne soif rien que d’y penser… dis-donc, Dédé… tu pourrais me servir un verre, non ? Au lieu de boire en Suisse, comme ça… oui, du Chambolle, c’est bien…

On était heureux, toute cette bande, joyeux de jouer les gens joyeux que vous étiez, même si l’histoire est un peu triste sur la fin. On t’avais mis en scène aussi dans tes démarches de publicitaire, tes inventions rocambolesques chez Foniric pour le suppositoire Muche et la Marie-Rose, la mort lente des poux, on chantait en grand chœur la Complainte de Fantomas dans les studios reconstitués de la radio d’époque.On a joué devant deux ou trois mille personnes en une cinquantaine de représentations. De mars 2000 à avril 2002. Même en Suisse, à Morges, où je suis aussi connu que Fred Deux à Kwala-Lumpur, il y avait 800 personnes dans la salle, qui venaient sur ton nom. Ça faisait grand plaisir. On a joué dans le Festival off d’Avignon toute une série de représentations, le matin à 11h. Il fallait qu’on joue les premiers, à cause du montage de notre décor, qui était long (il faut que je t’explique, Avignon ; c’est une usine à théâtre, on y fait les 2 x 8 ; ou plutôt les 8 x 2 ; c’est à dire que huit compagnies achètent très cher deux heures d’une même salle, pour montrer leur travail, et que des spécialistes les tâtent,  jugent s’ils ont de belles dents et s’ils sont en bonne santé, s’ils peuvent faire de la billetterie). La salle était juste au delà du Boulevard des remparts, tout près des voies ferrées. Et à midi 23, il y avait toujours un train de marchandises interminable qui passait. C’était juste au moment où tu disais au revoir une dernière fois à Youki, et on entendais une voix off dire, sur ce grondement de ferraille : « Suivez-nous, Monsieur Desnos… », et parfois, des gens qui pleuraient…

Quand on a fini la tournée, les comptes étaient à l’équilibre, on n’avait plus de dettes. La Compagnie n’avait rien gagné, mais nous, si : la joie de jouer deux années durant, de vivre un bout avec toi.

Et puis, je peux te le dire maintenant, Dédé, j’ai eu besoin de prendre l’air. Du groupe, et de toi aussi. Ne le prends pas mal, ne me fixe pas avec tes yeux de poisson-lune, tu me fais peur… et fais une pause sur le Chambolle-Musigny, sinon, tu vas bientôt plus rien comprendre … Je me sentais presque en couple avec toi, presque toi par moments. Il me fallait un peu de distance, vois-tu. J’ai continué un bout de chemin et de spectacles avec d’autres poètes, et des femmes aussi, parce qu’entre bonshommes, on s’ennuie parfois.

Seulement voilà, je ne peux pas oublier tes mots. Et maintenant, plus de dix ans plus tard, je ne peux pas me passer de dire encore en scène ton Quartier St Merri, cette histoire si belle et si mystérieuse d’une petite fille qui coure dans la nuit étrange de Paris, ton Paris, le Paris de Villon, mon Paris aussi. C’est toujours une surprise merveilleuse pour ceux qui écoutent. Et je ne passe jamais au coin de la rue de la Verrerie et de la rue St Martin sans penser à toi.

Il y a peu, j’ai lié amitié avec Jean-Louis Trintignant, un comédien, un vieux premier que tu n’as pas eu la chance de connaître, un diseur extraordinaire. Il fait aussi du vin, d’ailleurs, un très bon vin, près d’Avignon. Je suis cloche, tiens, j’aurais dû t’en apporter une bouteille… c’est pas la Bourgogne, mais c’est très bien quand même… Il a quatre-vingt-quatre au compteur aujourd’hui, mais il continue de dire les poètes, et son dernier spectacle t’étais consacré, à toi et au Jacquot de Prévert, et à petit jeune aussi : Vian, Boris Vian, une espèce de faux Russe très drôle et très méchant. Trois poètes libertaires. Des milliers de gens sont venus t’écouter depuis quatre ans avec lui. On s’est retrouvés un jour, dans sa chambre, à dire de concert à l’improviste avec le même souffle, avec le même rythme, tes vers à André Platard, comme une chanson qu’on entonne ensemble à la fin d’un banquet. Comme une prière sans curé qui rend la vie plus douce. Je me suis dit que je n’avais jamais vécu ça avant, vrai : dire ensemble un poème, grâce à toi.

Ressers-moi un verre, Dédé, un dédé, un der pour la route. Après, je te fous la paix. Il va faire jour bientôt, le soleil va chauffer les  côtes de la Bourgogne, et préparer les contes bleus du vin. Et c’est toi qui nous relie encore, avec ton rire et tes colères, à regarder tranquillement venir le matin, le matin le plus matinal…

Michel Arbatz

 

 

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