Apologie de René-Guy Cadou

Adolescent, j’avais découvert la poésie de René Guy Cadou par le petit livre de Michel Manoll dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Pierre Seghers.

Une photo de lui dans ce livre me frappe toujours : il a quatorze ans, en costume et cravate, le cheveu ondulé, la pause un peu penchée et ses yeux très clairs vous transpercent d’ironie et de bonté. Il a perdu sa mère deux ans plus tôt, il perdra son père huit ans plus tard, en 40.
Lui-même mourra à 31 ans, en 1951.

Rien à tirer de la grenouille de l’enfance
Rien à frire dans la poêle de l’avenir

J’ai habité quelques années dans la Brière, il y a longtemps, à deux pas de Sainte Reine de Bretagne, qui fut le lieu d’enfance de Cadou. Je vivais alors de petits métiers, et commençais à chanter aux quatre coins de Bretagne. Et souvent revenait cette question : comment un tel élan vers le ciel a pu surgir d’un terreau aussi rude ?
C’est un pays de marais, de canaux cachés par les roselières. L’enfance de Cadou est remplie du sang des bêtes, de graminées, de pommes, de glands et de coloquintes qui éclatent. Très tôt, il a l’intuition de la fragilité des choses dans ce nid de dure campagne où son père est instituteur, où la cloche et le marteau du maréchal-ferrant rythment les jours.
Ce père, qui a fait la guerre de 14, lui montre un jour un cahier de poèmes qu’il a écrit au front. C’est la première mèche allumée au désir d’écrire qui l’animera jusqu’à la fin de sa courte vie.
A Nantes, où la famille s’est installée quand il a 10 ans, il rencontre Michel Manoll, qui lui ouvre sa librairie située rue du Pont-Sauvetout, l’emmène généreusement sur la trace des meilleurs et lui fait entendre que la poésie n’est pas une maladie honteuse.
Cadou publie à 18 ans son premier recueil,  Les brancardiers de l’aube. Il a déjà une voix bien particulière, faite d’attention à l’humilité des choses et d’une grande soif d’amitié interhumaine, paroissiale et planétaire.

Vient la guerre. Cadou, qui a longtemps séché les cours pour fréquenter les prairies de la poésie, après plusieurs échecs au bac, passe le concours d’instituteur et sillonne de poste en poste les petits villages de la Loire Atlantique. Mais il ne cesse d’écrire. A la mort de son père, il s’adresse à Max Jacob qui le reçoit à Saint-Benoit sur Loire comme un petit prince avec cette phrase : « Mon Dieu, ayez pitié de René-Guy Cadou qui ne sait pas que ses vers sont le meilleur de vous ».

La vie du Cadou « instit » itinérant pendant la guerre est aride :

Mais le mur nu, la chaise en bois, le pot d’émail
ma vie et moi pour une revue de détail
.

A Saint Herblon où il enseigne un temps, il fait amitié avec un tonnelier qui lui enseigne aussi la confection des barriques. Et c’est une autre photo de Cadou qu’on voit en tablier de cuir, une éternelle cigarette au bec, tailler des lattes à grand coup doloire. Tailler la douleur à coup de serpe et en sortir de la lumière pourrait être une manière de parler de sa poésie remplie d’odeurs végétales.

Deux soleils adoucissent sa vie : les amis – Jean Rousselot, Luc Bérimont, Michel Manoll, Jean Bouhier, Marcel Béalu (qui tenait librairie à Paris au Pont Traversé et me fit entrer dans Cadou). Cette bande va fonder l’école de Rochefort (plutôt « une cour de récréation », dit Cadou), amitié rare entre poètes et qui vont ensemble

dans la lumière et les violettes
chercher le ciel avec de grosses mains.

Cette conférence chronique de l’amitié, arrosée de bons vins sans étiquettes dans les auberges est aussi une façon de ne pas céder à la noirceur du temps.

Fin juillet 1943, il rencontre Hélène qu’il attendait

[…] ainsi qu’on attend les navires
dans les années de sécheresse quand le blé
ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
qui écoute apeurée la grande voix du temps. 

Elle devient sa compagne jusqu’à la fin, et la poétesse Hélène Cadou qui est partie en 2015 (Nicole Drano-Stamberg en fait aussi l’apologie dans cette rubrique). C’est en allant la voir que René-Guy échappe à la mort le 16 septembre 43. Quand il rentre chez lui, un bombardement n’a laissé de sa chambre que les murs. Tout deux vont vivre jusqu’à la mort de René-Guy à Louisfert, où il continue d’enseigner aux gamins de la campagne.

J’ai eu la chance d’aller y chanter quelques textes de lui que j’avais mis en musique à la Maison Cadou, où Hélène a maintenu cette commune présence pendant des décennies

[…] comme si l’unique somme
de tendresse à partager
s’étalait là entre la poutre et le plancher. 

Hélène Cadou avait de lui la simplicité qu’on lui devine. La poésie de Cadou ressemble à une gare de campagne qu’on ne découvre que par la panne inopinée de l’express. Elle ouvre sur un paysage immense, insoupçonné, dont on ne veut plus repartir, avec ses oseraies, ses champs fumés, ses pattes d’oiseaux sur les vitres gelées et des villas aux volets clos, un garde-chasse
           entouré de vieilles photographies de mariage

Mais il n’est pas évident de l’atteindre

maintenant que les seuls trains qui partent n’assurent plus la correspondance
pour toutes ces gares ombragées sur le réseau de la souffrance.

Cadou s’est tenu jusqu’à la fin loin des cercles littéraires :

Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !

C’est peut-être une raison de sa méconnaissance. Mais sa capacité d’étonnement (« chaque journée est pleine de coup de foudre »), la grâce de sa langue pour chanter l’imperfection, sa tendresse pour l’homme, innocent comme un œuf et le ciel sur le dos, lui ont permis de continuer à bâtir un réseau toujours plus grand d’oreilles acquises. Cadou a écrit 38 recueils de poèmes avant de mourir de maladie à 31 ans. Je le lis, je le dis en public, de la même façon qu’on va

regarder souvent à la fenêtre
comme si le bonheur devait entrer par là.

Je vous souhaite le même voyage.

Michel Arbatz

Cet article est paru en mars 2016 sur le site du Printemps des Poètes et dans l’édition papier de la revue « Place publique » en avril de la même année

Lire : René Guy Cadou, Poésie la vie entière (poèsies complètes) Pierre Seghers, éditeur
Voir : René Guy Cadou ou les visages de la solitude, un film de Emilien Awada, scénario de Luc Vidal, Edition du Petit Véhicule Nantes ; www.lepetitvehicule.com
Ecouter : 2 heures de l’émission Le roman des poètes de la BIP consacrés à René Guy Cadou en ce moment en écoute libre sur le site www.michelarbatz.com

 

 

 

 

Amazonie

Je vous écris d’Amazonie. Non pas l’Amazonie qu’on dit menacée par les coupeurs de bois, ni celle dont la canopée abrite dit-on la plus grande biodiversité au monde. Non, je vous écris d’une Amazonie bien européenne, et qui, exactement à l’inverse, détruit toute diversité culturelle.
Elle a ses conquistadors, comme l’Amérique latine a eu les siens. Loin des Cortés et autres Pizzaros, qui se manifestaient par une brutalité purement guerrière, les conquérants de mon Amazonie sont plus subtils. Quand ils ont « asséché » un livre où une édition, c’est-à-dire les ont rendus, par la brutalité du marché, supposés introuvables ou épuisés, ils revendent leur dépouille à prix d’or.

Je suis un indien de cette Amazonie. Je vous rassure, tout va bien, ou presque : on ne m’a pas mis les fers aux pieds, on ne me pend pas haut et court, et bien qu’on se paye souvent ma tête, on ne la vend pas encore en modèle réduit. Mes livres et mes disques sont, en revanche, des momies, des zombies dans le commerce prospère de cette Amazonie. Je viens de faire un tour sur la toile comme on dit, et question enchères, la toile est devenue un véritable trampoline.

Je vois sur le site chapitre.com, que mon Moulin du parolier est en vente à 43,20 €. Il est noté indisponible pour le moment sur Amazone, mais un ami me l’a signalé récemment à plus de 100 € sur le même site. Il en va de même de mes anciens vinyles, qu’on vend maintenant comme de véritables pièces de collection, des collectors comme on dit aujourd’hui. Je devrais en être flatté, quoique dans le même temps, avec le régime de pseudo-gratuité universelle que laisse imaginer Internet, certains les mettent, sans même m’en référer, en audition libre sur des sites ou dans leurs annonces en face de bouc.

C’est le paradoxe de cette jungle, dans laquelle les uns mettent tous produits de culture en libre pâture, les autres tentent d’appâter quelques gogos passionnés en leur faisant miroiter l’achat de soi-disant raretés à des prix astronomiques. Ces derniers, ont-ils eux-mêmes en stock ces œuvres qu’ils affichent à leurs étals virtuels? J’en doute. Il leur suffit de savoir où se les procurer, et lorsque le poisson aura mordu à l’hameçon, ils joueront les intermédiaires à leur grand profit.

Il y a quelques temps, traînant mes guêtres sur un marché de bouquinistes, je découvre, exhibé sur un présentoir en plexiglass, précautionneusement recouvert d’un rhodoïd transparent, et fermé par un élastique qui interdit au cochon de curieux d’y fourrer ses pattes sales, un de mes livres déjà ancien. Mon dieu ! J’aurais déjà rejoint, malgré mes chiffres de vente plutôt miniatures, le panthéon des grands disparus de la littérature? Je m’approche, et je lis l’étiquette apposée sur le livre : « exemplaire numéroté, tirage limité, avec dédicace de l’auteur. Prix 69 € ».
Je joue l’idiot, je demande à consulter le livre. Il y a bien en page de garde une petite phrase de ma main (pas très originale, à vrai dire, j’aurais pu me fouler un peu). Il s’agit d’un livre de poèmes et de chansons qui n’est pas épuisé, que je continue de vendre dans mes concerts au prix modique de 15 €. Le tirage est bien limité, mais à 1000 exemplaires, ce qui n’en fait non plus une maquette introuvable de La Licorne.

Je demande au bouquiniste comment il fait son prix : il me répond qu’il lui suffit d’aller faire un tour sur Internet : il faut vivre avec son époque… Je m’annonce comme l’auteur du livre, le bouquiniste fait triste mine, il s’excuse quand je lui dit le prix réel de celui-là. Bref je ne vais pas le charger, il fait son boulot, ce brave homme, comme tout à chacun, et c’est son gagne-pain…La loi Lang sur le prix unique du livre concerne les livres non épuisés. Sur le marché de l’occasion, il n’y a aucune réglementation. Quant à l’auteur, il peut toujours se brosser pour toucher le moindre droit sur ces ventes sauvages (en Amazonie, le sauvage n’est pas celui qu’on croit).

Je prends prétexte de cette plainte concernant ma petite entreprise, pour élargir le sujet à la vente de livres de grands auteurs, avec lesquels je n’ai pas la prétention de me comparer, et dont les livres disparaissent petit à petit du marché de la chaîne classique (libraires, grandes surfaces). Revenant de l’île d’Egine, où il a écrit et vécu, je cherche les œuvres de Nikos Kazantzakis, que son Alexis Zorba rendu célèbre dans le monde entier. Épuisées, partout, à l’exception de ce dernier titre et d’une réédition de ses lettres au Gréco qu’on vient de republier. Cherchez Arthur Koestler, Panaït Istrati, Gustav Regler, et des dizaines d’autres écrivains de grand talent, témoins d’une époque – la première moitié du – où a fleuri tout une courant de réflexion très actuel, ils ont disparu dans l’enfer de l’épuisement. Déforestation, déforestation.
Il ne reste à l’amateur de ces œuvres qu’à les chercher avec persévérance dans le fond des bacs des bouquinistes et des revendeurs, ou bien d’aller sur Internet où il les trouvera à un prix trois fois supérieur à celui auquel on les vendait au temps de leur parution. Et là, les prix oscillent avec la plus grande fantaisie pour le même livre, qu’il soit en bon ou en mauvais état. Pas de règles, bien sûr, en ce domaine : vous vous pouvez aussi bien trouver un trésor à un ou deux euros en Livre de poche chez un bouquiniste, qu’une fadaise à 30 €, voire plus, sur Internet.

Avançant sous le couvert de grande démocratisation de la culture, voici venir les défenseurs e-stériques de la culture Internet. Toutes nos institutions ne jurent que par le numérique. En 2014 notre région a consacré 150 000 € à la numérisation d’archives de journaux régionaux, que personne certainement ne lira. On crie victoire ! Le patrimoine est sauvé : pas celui de la culture universelle. Je me souviens au cours d’une discussion assez musclée avec un tenant du tout-numérique, quand je lui parlais du philosophe Zygmunt Baumann qui a beaucoup écrit sur la fragilisation des liens directs entre humains par Internet, avoir reçu cette réponse définitive et ô combien documentée : « Baumann est un vieux con qui flippe ». Quand je lui parlai d’Henri Bauchau, mon interlocuteur découvrait son nom.
Pour ceux à qui je devrai montrer patte blanche, afin de ne pas passer pour un fieffé réactionnaire conservateur en critiquant toutes ces e-dioties et dérèglements, voici mon certificat de bon usage d’Internet sans lequel je ne pourrai pas me faire entendre : oui, j’utilise quotidiennement « ce merveilleux outil » (excusez ici le cliché obligatoire) pour mes recherches, j’envoie une vingtaine de mails par jour, et probablement vous ne lirez cet article que sur Internet.
J’arrête là ce coup de gueule. Après tout, je me suis peut-être trompé de localisation géographique. J’étais parti de l’Amazonie, mais au grand frisson que je ressens devant cet immense désert blanc qui nous arrive, je me demande…
Bons baisers de Cybérie
PS : Si vous cherchez à vous procurer mes disques ou mes livres, vous pouvez toujours les commander à m’accompagner par la poste et… sur notre site par Internet !

Hommage à Roland Dubillard

Roland Dubillard nous a quittés le 14 décembre 2011. C’était, c’est toujours un grand poète, auteur de deux recueils à la fois modestes et étincelants : « Je dirais que je suis tombé » et « La Boîte à outils ».La renommée du comédien (une bonne trentaine de films, dont la Grande lessive de JP Mocky, Quelque part quelqu’un de Yannick Bellon) et de l’humoriste des  Diablogues, de l’auteur d’un théâtre inclassable (Naïves hirondelles, Si Camille me voyait, La Maison d’os etc) a peut être occulté ces deux bijoux qu’il nous laisse. L’œuvre de Dubillard, champion de ping pong métaphysique, éberlué définitif, est une forêt profuse et variée. Ses poèmes sont une nourriture rare, précieuse, vitale pour nous.

Nous avions produit en 1999 un CD intitulé « Cabaret Dubillard » avec Ariane, sa fille, Roch Havet et moi-même. Il rassemblait une vingtaine de chansons et textes d’un spectacle du même nom, créé à la Maison de la Poésie à Paris, puis joué une cinquantaine de fois. L’IMEC (Institut Mémoire et Edition Contemporaine) nous avait aidé à en réaliser le très beau livret. Enfin, Roland y disait lui-même deux textes lumineux : Donner et C’est arrivé à moi.
Pour continuer de faire entendre cette parole simple, cocasse et généreuse, nous avons décidé de mettre ce CD en écoute libre sur ce site . Vous pouvez aussi écouter les deux émissions radiophoniques que nous lui avons consacrées en 2010.
Vivre, mourir
n’est pas un genre qu’on se donne
On ne fait pas le geste de tomber
N’augmente pas du choix de poses
le poids des choses
                                  disait-il, dit-il toujours.
Michel Arbatz

(Vous pouvez aussi commander ce CD sur la boutique du site, rubrique disques, vous soutiendrait ainsi une production indépendante).

Le Cabaret Dubillard

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01 Blues des buveurs de sang
02 Naïves hirondelles
03 Le bouton-pression
04 Vivre, mourir…
05 La petite fille de quinze ans
06 Waltz for Naïve
07 Les docteurs s’en vont
08 Nuits de noces
09 Il y a des dames…
10 La seule rencontre qui vaille (J’ai un homme)
11 Choeur des monstres
12 La braguette à Papa
13 C’est arrivé à moi
14 Regrets
15 Kind of blue Naïve
16 Dans un pays plein de montagnes…
17 Demain matin il fera jour…
18 Naïva golondrina
19 Le tapir
20 Donner

 


L’émission de la BIP consacrée à Roland Dubillard

(deux heures sur Radio Clapas, Montpellier)

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Compagnie Zigzags
16 bis rue de l’école de droit – 34000 Montpellier
Tél/Fax: 33 (0)4 67 22 15 42

zigzags@michelarbatz.com

Salut, Dédé (hommage à Robert Desnos, mort le 8 juin 1945)

En passant

Portrait Desnos

Mon vieux Dédé   – tu me permettras cette familiarité, j’ai tant rêvé de toi, n’est-ce pas, dans mon adolescence – ta voix m’accompagne depuis tellement longtemps ! Avant que nous ne soyons tous les deux complètement ivres à boire tout ce bon vin, j’aimerais te remercier pour ce demi-siècle que je viens de passer avec toi, grâce à toi. Voilà… pour commencer…je suis lycéen, dans les années soixante, et j’ai la chance qu’un professeur de lettres hors du commun, disparu depuis peu, m’amène à toi. Il se nommait Michel Monory.

Je dévorais à l’époque la collection « Poètes d’aujourd’hui », chez Seghers. J’étais très attiré par tes amis Surréalistes, et le numéro 16 de la collection, que Pierre Bergé te consacrait, tout en noir et blanc, avec, en couverture, ton portrait au trait par Labisse,  ton regard en abysse, tes cheveux dressés en brosse, tout m’intriguait. Et puis, ce drôle de nom, Robert Desnos, tu avoueras… ça siffle comme un snake, ça dit sondes et nos dés, le chiasme des voyelles, ohé, hé-ho, ça sonnait comme un appel.  Très vite, dans cette bande d’aînés disparus, tu fis figure de favori. Ton sort tragique, ta vie fantasque, ton sourire, la simplicité de ta langue, ton romantisme aussi, si, si, reconnais-le… tout me subjuguait. J’avais quatorze ou quinze ans, et nous avions monté avec un camarade de classe un « récital » de poèmes, dans le cadre du groupe de théâtre qu’avait suscité notre prof. J’y disais, de toi,  Comme et les Couplets de la rue Saint Martin. J’aurais aimé alors te rencontrer, te parler, te poser mille questions sur le monde, tant tu me semblais proche.  Mais le temps nous avait mal distribués.

Ainsi naquit l’idée de trouver un intercesseur, un des grands survivants de ton épopée qui puisse me parler de toi. Je ne pouvais pas supporter ton absence. Au point d’aller un jour à l’improviste, avec le culot de ma jeunesse, frapper à la porte d’André Breton, au 42 rue Fontaine. Je ne pensais pas un instant qu’en un demi-siècle, il aurait pu cent fois changer d’adresse. Mais le destin a aussi de la sympathie pour les idées folles, et le vieil homme me reçut. C’était un an avant sa mort.
Je ne lui dis rien des vraies raisons de ma visite. C’était mieux ainsi, je crois. Il l’aurait mal pris.  En vérité, je ne dis rien du tout, tellement j’étais impressionné. A son avantage, je dois dire qu’il était patient avec le très jeune homme mutique qu’il avait devant lui. Il essaya de me tirer quelques vers du nez – j’en écrivais, de très mauvais, déjà -, mais sans résultat. C’est comme ça que je me suis guéri pour toujours de ne pas frapper à la bonne porte.

J’ai acheté chez Béalu, au Pont traversé, une belle édition reliée de Domaine public  à la NRF, et j’ai continué quelque temps encore mon chemin avec toi dans la nuit des nuits sans amour, car je traversais les tourments du printemps de la vie, et qui mieux que toi en a parlé ?

Vint mai 68. Je bazardai allègrement tous mes livres de poésie, ou presque. Tout cela me paraissait hors de propos. Il y avait urgence révolutionnaire. Je partis travailler en usine quelques années. Le poétariat disparu de mon horizon. Seul le prolétariat comptait. Mais nous avions tout mélangé, comme disait ton ami Prévert. C’est la chanson qui m’a rapproché de toi. Car je devins chanteur, vois-tu. De façon très militante, d’abord. Je me cachais dans des drapeaux pour ainsi dire. Mais petit à petit, la poésie me rattrapa par l’épaule. Et la tienne en particulier. A la fin des années 70, elle se fit quelques places dans mon répertoire. Je mis en musique Hommes de sale caractère  et un long extrait de The night of loveless nights qui commençait par
« il y a les mains terribles / mains noircies de l’écolier triste… » et me parlait beaucoup. Mieux : qui m’aidait à me parler. Ainsi petit à petit, je renouais avec cette autre voix qui nous est si nécessaire. Ta sympathie pour les musiciens, les chanteurs (et les chanteuses, mais laissons là) m’encourageait. J’en vins, fin des années 80, à créer une compagnie, avec l’idée de faire se croiser le théâtre, la musique et la poésie.

C’est à ce moment que Luc Vidal… comment, tu ne connais pas Luc Vidal ? Les éditions du Petit véhicule, à Nantes ? Mais c’est lui, précisément, qui avait publié tous tes écrits sur la chanson, et tes chansons…  « Les voix intérieures », ça ne te dis rien ? Ne me regarde pas comme ça, Dédé… Bon, peu importe, on ne va pas se fâcher sur un détail.… Bref, Luc Vidal, donc, me propose de faire un disque entier avec tes textes que je mettrais en musique.

Donc, je m’immergeai sérieusement dans cette affaire. J’y mis quelques-uns des poèmes de toi que je préférais, mais aussi, j’ouvrais parfois « Domaine public » au hasard, et devant le piano, je m’essayais à en chanter un que je ne connaissais pas, comme ça, tout à trac. Et souvent la mélodie venait de ta musique, du rythme de tes phrases. Il y avait avec moi Jean-Luc Michel, le grand pianiste et arrangeur, et toute sa malice musicale; on enregistrait dans sa chambre, à la Croix Rousse, avec des moyens de rien du tout, mais tu nous envoyais des messages de liberté. Inventez, inventez, les gars, en fin de compte, ce n’est pas la poésie, mais le poète qui doit être libre. Rrose Sélavy guignait Quincy Jones, et la négresse du bal Blomet dansait sur les guitares électriques. C’étaient de grandes prairies de bonheur. Est-ce que tu t’en souviens ? Tu étais dans ces moments à côté de moi, là, tout près.

A tel point que, quand tu partais, j’avais besoin de parler de toi avec d’autres, qui en savaient beaucoup sur toi. C’est comme ça que j’ai rencontré Marie-Claire… Bien sûr, Marie-Claire Dumas.…Quand même, tu te souviens de Marie Claire ?… le Meursault ne t’as pas encore complètement cuit ? Tu me rassures… Marie-Claire qui te connais comme si elle t’avait fait. Et qui m’aidait à naviguer dans tes textes, et qui m’en racontait des bien bonnes sur ton compte ! Ne me dis pas que tu n’étais pas au courant, Dédé, le Pouilly n’est pas une bonne excuse. C’est toi qui nous prenais par la main. Tu crois qu’on ne te sentais pas ? Et quand je rencontrais tous ceux qui t’aiment, qui te chantent, Chantal Galiana, Elisabeth Serman, Luc Touvenel,  et Jules César Muracciole, et Marie-Claude Wallez, et Chris Gonzalès, et les Têtes raides et… comment ça, hors sujet ? … Allons, Dédé… rends-moi mon verre, d’abord…

Sans blague, je peux dire que pendant les dix années qui ont suivi, tu ne m’as plus lâché. Au point que je m’en sentais un peu vampirisé. On me disait parfois : « Vous avez un petit air de ressemblance, effectivement ». Des gamins d’une école me firent même un jour le coup de m’appeler Desnos. Là, c’était un peu fort. Tu me volais mon blaze, Dédé. Et pourtant, en 95, je montais pour le Festival d’Avignon un nouveau spectacle où tu avais la part belle : Lisbonne, les sources de la nuit, les quatre sans cou, l’histoire du chameau, et au bout de la nuit, les couplets du verre de vin. Les gens appréciaient.

Ça n’a pas suffi, tu me poursuivais. Tu me faisais danser plus loin, j’étais ton Valentin le desnossé. Et je décidai en 99 de monter un grand spectacle collectif où nous raconterions ta vie, disons, une partie au moins, en théâtre et chansons. Ce fut La rue de la Gaîté, la plus grosse création de ma compagnie, onze personnes sur la route, tout un décor, et sur le plateau des chanteurs ou musiciens-comédiens formidables avec moi : Ariane Dubillard (la fille de Roland, qui avait toujours un mal de chien à prononcer ton nom Denssno, Dnessno), Christine Peyssens, Claude Semal le Belge fou, Maryse Gattegno la contrebassiste, Roch Havet le pianiste arrangeur, et Xavier Bornens à la trompette. Avec tes bons mots, tes situations folles, tes grandes peines d’amour, et encore d’autres poèmes de toi en musique, Nuits, C’était un bon copain, Rrose Sélavy, Mi-route, La sorcière, L’éléphant qui n’a qu’une patte etc se joignaient à de plus anciens.

J’ai travaillé dur, d’abord pour trouver les ronds. Tu sais ce que c’est. Tu te souviens, quand Barrault venait te taper pour monter Numance ? Eh bien rassure-toi, le monde continue, les pauvres aussi, ça n’a pas changé. Bon, je n’étais pas Barrault, mais j’ai mouillé la chemise, j’ai écrit les dialogues, j’ai organisé, j’ai réunionné avec les gens de la Culture, j’ai intéressé, j’ai castingué, j’ai mis en scène, avec un bon coup de main de mon ami Philippe Goudard, qui nous rappelait toujours : de la joie, de la joie…tiens, ça me donne soif rien que d’y penser… dis-donc, Dédé… tu pourrais me servir un verre, non ? Au lieu de boire en Suisse, comme ça… oui, du Chambolle, c’est bien…

On était heureux, toute cette bande, joyeux de jouer les gens joyeux que vous étiez, même si l’histoire est un peu triste sur la fin. On t’avais mis en scène aussi dans tes démarches de publicitaire, tes inventions rocambolesques chez Foniric pour le suppositoire Muche et la Marie-Rose, la mort lente des poux, on chantait en grand chœur la Complainte de Fantomas dans les studios reconstitués de la radio d’époque.On a joué devant deux ou trois mille personnes en une cinquantaine de représentations. De mars 2000 à avril 2002. Même en Suisse, à Morges, où je suis aussi connu que Fred Deux à Kwala-Lumpur, il y avait 800 personnes dans la salle, qui venaient sur ton nom. Ça faisait grand plaisir. On a joué dans le Festival off d’Avignon toute une série de représentations, le matin à 11h. Il fallait qu’on joue les premiers, à cause du montage de notre décor, qui était long (il faut que je t’explique, Avignon ; c’est une usine à théâtre, on y fait les 2 x 8 ; ou plutôt les 8 x 2 ; c’est à dire que huit compagnies achètent très cher deux heures d’une même salle, pour montrer leur travail, et que des spécialistes les tâtent,  jugent s’ils ont de belles dents et s’ils sont en bonne santé, s’ils peuvent faire de la billetterie). La salle était juste au delà du Boulevard des remparts, tout près des voies ferrées. Et à midi 23, il y avait toujours un train de marchandises interminable qui passait. C’était juste au moment où tu disais au revoir une dernière fois à Youki, et on entendais une voix off dire, sur ce grondement de ferraille : « Suivez-nous, Monsieur Desnos… », et parfois, des gens qui pleuraient…

Quand on a fini la tournée, les comptes étaient à l’équilibre, on n’avait plus de dettes. La Compagnie n’avait rien gagné, mais nous, si : la joie de jouer deux années durant, de vivre un bout avec toi.

Et puis, je peux te le dire maintenant, Dédé, j’ai eu besoin de prendre l’air. Du groupe, et de toi aussi. Ne le prends pas mal, ne me fixe pas avec tes yeux de poisson-lune, tu me fais peur… et fais une pause sur le Chambolle-Musigny, sinon, tu vas bientôt plus rien comprendre … Je me sentais presque en couple avec toi, presque toi par moments. Il me fallait un peu de distance, vois-tu. J’ai continué un bout de chemin et de spectacles avec d’autres poètes, et des femmes aussi, parce qu’entre bonshommes, on s’ennuie parfois.

Seulement voilà, je ne peux pas oublier tes mots. Et maintenant, plus de dix ans plus tard, je ne peux pas me passer de dire encore en scène ton Quartier St Merri, cette histoire si belle et si mystérieuse d’une petite fille qui coure dans la nuit étrange de Paris, ton Paris, le Paris de Villon, mon Paris aussi. C’est toujours une surprise merveilleuse pour ceux qui écoutent. Et je ne passe jamais au coin de la rue de la Verrerie et de la rue St Martin sans penser à toi.

Il y a peu, j’ai lié amitié avec Jean-Louis Trintignant, un comédien, un vieux premier que tu n’as pas eu la chance de connaître, un diseur extraordinaire. Il fait aussi du vin, d’ailleurs, un très bon vin, près d’Avignon. Je suis cloche, tiens, j’aurais dû t’en apporter une bouteille… c’est pas la Bourgogne, mais c’est très bien quand même… Il a quatre-vingt-quatre au compteur aujourd’hui, mais il continue de dire les poètes, et son dernier spectacle t’étais consacré, à toi et au Jacquot de Prévert, et à petit jeune aussi : Vian, Boris Vian, une espèce de faux Russe très drôle et très méchant. Trois poètes libertaires. Des milliers de gens sont venus t’écouter depuis quatre ans avec lui. On s’est retrouvés un jour, dans sa chambre, à dire de concert à l’improviste avec le même souffle, avec le même rythme, tes vers à André Platard, comme une chanson qu’on entonne ensemble à la fin d’un banquet. Comme une prière sans curé qui rend la vie plus douce. Je me suis dit que je n’avais jamais vécu ça avant, vrai : dire ensemble un poème, grâce à toi.

Ressers-moi un verre, Dédé, un dédé, un der pour la route. Après, je te fous la paix. Il va faire jour bientôt, le soleil va chauffer les  côtes de la Bourgogne, et préparer les contes bleus du vin. Et c’est toi qui nous relie encore, avec ton rire et tes colères, à regarder tranquillement venir le matin, le matin le plus matinal…

Michel Arbatz

 

 

Zigzags à la ZAT! 2013 (photos, radio et vidéo)

Trois événements exceptionnels avec la BIP, Michel Arbatz et … Jean-Louis Trintignant!

ZAT de MontpellierLa ZAT, Zone Artistique Temporaire pour explorer l’imaginaire urbain, est un événement régulier qui se produit sur la ville de Montpellier depuis 2010, deux fois l’an et à chaque fois sur un quartier différent. En savoir plus … www.zat.montpellier.fr dimanche 10 et lundi 11 novembre 2013 dans le quartier des Beaux-Arts sur le thème « Do it yourself ». La Compagnie y était particulièrement présente avec trois prestations.

RADIO BIP

Radio BIPLa poésie de la rue en public, en direct au cœur de la ZAT ! Une centaine de personnes sont venues asssiter, et pour certaines faire don d’un petit bout de mémoire en disant une chanson, un poème qui parle de la rue, Place des Beaux-Arts sur la grande terrasse du café « La Guinguette » pour un marathon de mémoire, le lundi 11 novembre . Cette émission diffusée sur RADIO CLAPAS (93.5 FM et diffusion internet) est en archive sur la page BIP. Ecouter l’émission.  

POêTRE

(engueulade poétique avec Charo Beltran, Michel Arbatz,

 

VACHERIES

Jean-Louis Trintignant, Michel Arbatz et Olivier-Roman Garcia VacheriesJean-Louis Trintignant et Michel Arbatz aiment la poésie. Et les vaches. Ils ont offert sur l’Esplanade de la Musique, en présence des vaches Tempête et Indienne, un florilège de proverbes, de pensées populaires et de poèmes dédiés aux bovidés, tour à tour tendre, savoureux, saignant, ironique, tragique, comique ou mélancolique. Avec Vian, Rimbaud, Prévert, Dubillard, Apollinaire, Jacques Roubaud et quelques autres, il est évident que «l’art, c’est le regard qui, dans les vaches, voit les vaches et pas seulement le beefsteak» ! Olivier-Roman Garcia les accompagnait à la guitare. Un spectacle créé pour la ZAT.

www.zat.montpellier.fr