Apologie de René-Guy Cadou

Adolescent, j’avais découvert la poésie de René Guy Cadou par le petit livre de Michel Manoll dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Pierre Seghers. Une photo de lui dans ce livre me frappe toujours : il a quatorze ans, en costume et cravate, le cheveu ondulé, la pause un peu penchée et ses yeux très clairs vous transpercent d’ironie et de bonté. Il a perdu sa mère deux ans plus tôt, il perdra son père huit ans plus tard, en 40. Lui-même mourra à 31 ans, en 1951. Rien à tirer de la grenouille de l’enfance Rien à frire dans la poêle de l’avenir J’ai habité quelques années dans la Brière, il y a longtemps, à deux pas de Sainte Reine de Bretagne, qui fut le lieu d’enfance de Cadou. Je vivais alors de petits métiers, et commençais à chanter aux quatre coins de Bretagne. Et souvent revenait cette question : comment un tel élan vers le ciel a pu surgir d’un terreau aussi rude ? C’est un pays de marais, de canaux cachés par les roselières. L’enfance de Cadou est remplie du sang des bêtes, de graminées, de pommes, de glands et de coloquintes qui éclatent. Très tôt, il a l’intuition de la fragilité des choses dans ce nid de dure campagne où son père est instituteur, où la cloche et le marteau du maréchal-ferrant rythment les jours. Ce père, qui a fait la guerre de 14, lui montre un jour un cahier de poèmes qu’il a écrit au front. C’est la première mèche allumée au désir d’écrire qui l’animera jusqu’à la fin de sa courte vie. A Nantes, où la famille s’est installée quand il a 10 ans, il rencontre Michel Manoll, qui lui ouvre sa librairie située rue du Pont-Sauvetout, l’emmène généreusement sur la trace des meilleurs et lui fait entendre que la poésie n’est pas une maladie honteuse. Cadou publie à 18 ans son premier recueil,  Les brancardiers de l’aube. Il a déjà une voix bien particulière, faite d’attention à l’humilité des choses et d’une grande soif d’amitié interhumaine, paroissiale et planétaire. Vient la guerre. Cadou, qui a longtemps séché les cours pour fréquenter les prairies de la poésie, après plusieurs échecs au bac, passe le concours d’instituteur et sillonne de poste en poste les petits villages de la Loire Atlantique. Mais il ne cesse d’écrire. A la mort de son père, il s’adresse à Max Jacob qui le reçoit à Saint-Benoit sur Loire comme un petit prince avec cette phrase : « Mon Dieu, ayez pitié de René-Guy Cadou qui ne sait pas que ses vers sont le meilleur de vous ». La vie du Cadou « instit » itinérant pendant la guerre est aride : Mais le mur nu, la chaise en bois, le pot d’émail ma vie et moi pour une revue de détail. A Saint Herblon où il enseigne un temps, il fait amitié avec un tonnelier qui lui enseigne aussi la confection des barriques. Et c’est une autre photo de Cadou qu’on voit en tablier de cuir, une éternelle cigarette au bec, tailler des lattes à grand coup doloire. Tailler la douleur à coup de serpe et en sortir de la lumière pourrait être une manière de parler de sa poésie remplie d’odeurs végétales. Deux soleils adoucissent sa vie : les amis - Jean Rousselot, Luc Bérimont, Michel Manoll, Jean Bouhier, Marcel Béalu (qui tenait librairie à Paris au Pont Traversé et me fit entrer dans Cadou). Cette bande va fonder l’école de Rochefort (plutôt « une cour de récréation », dit Cadou), amitié rare entre poètes et qui vont ensemble dans la lumière et les violettes chercher le ciel avec de grosses mains. Cette conférence chronique de l’amitié, arrosée de bons vins sans étiquettes dans les auberges est aussi une façon de ne pas céder à la noirceur du temps. Fin juillet 1943, il rencontre Hélène qu’il attendait […] ainsi qu’on attend les navires dans les années de sécheresse quand le blé ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe qui écoute apeurée la grande voix du temps.  Elle devient sa compagne jusqu’à la fin, et la poétesse Hélène Cadou qui est partie en 2015 (Nicole Drano-Stamberg en fait aussi l’apologie dans cette rubrique). C’est en allant la voir que René-Guy échappe à la mort le 16 septembre 43. Quand il rentre chez lui, un bombardement n’a laissé de sa chambre que les murs. Tout deux vont vivre jusqu’à la mort de René-Guy à Louisfert, où il continue d’enseigner aux gamins de la campagne. J’ai eu la chance d’aller y chanter quelques textes de lui que j’avais mis en musique à la Maison Cadou, où Hélène a maintenu cette commune présence pendant des décennies […] comme si l’unique somme de tendresse à partager s’étalait là entre la poutre et le plancher.  Hélène Cadou avait de lui la simplicité qu’on lui devine. La poésie de Cadou ressemble à une gare de campagne qu’on ne découvre que par la panne inopinée de l’express. Elle ouvre sur un paysage immense, insoupçonné, dont on ne veut plus repartir, avec ses oseraies, ses champs fumés, ses pattes d’oiseaux sur les vitres gelées et des villas aux volets clos, un garde-chasse            entouré de vieilles photographies de mariage Mais il n’est pas évident de l’atteindre maintenant que les seuls trains qui partent n’assurent plus la correspondance pour toutes ces gares ombragées sur le réseau de la souffrance. Cadou s’est tenu jusqu’à la fin loin des cercles littéraires : Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ? Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys ! C’est peut-être une raison de sa méconnaissance. Mais sa capacité d’étonnement (« chaque journée est pleine de coup de foudre »), la grâce de sa langue pour chanter l’imperfection, sa tendresse pour l’homme, innocent comme un œuf et le ciel sur le dos, lui ont permis de continuer à bâtir un réseau toujours plus grand d’oreilles acquises. Cadou a écrit 38 recueils de poèmes avant de mourir de maladie à 31 ans. Je le lis, je le dis en public, de la même façon qu’on va regarder souvent à la fenêtre comme si le bonheur devait entrer par là. Je vous souhaite le même voyage. Michel Arbatz Cet article est paru en mars 2016 sur le site du Printemps des Poètes et dans l'édition papier de la revue "Place publique" en avril de la même année Lire : René Guy Cadou, Poésie la vie entière (poèsies complètes) Pierre Seghers, éditeur Voir : René Guy Cadou ou les visages de la solitude, un film de Emilien Awada, scénario de Luc Vidal, Edition du Petit Véhicule Nantes ; www.lepetitvehicule.com Ecouter : 2 heures de l’émission Le roman des poètes de la BIP consacrés à René Guy Cadou en ce moment en écoute libre sur le site www.michelarbatz.com        

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