Amazonie

Je vous écris d’Amazonie. Non pas l’Amazonie qu’on dit menacée par les coupeurs de bois, ni celle dont la canopée abrite dit-on la plus grande biodiversité au monde. Non, je vous écris d’une Amazonie bien européenne, et qui, exactement à l’inverse, détruit toute diversité culturelle. Elle a ses conquistadors, comme l’Amérique latine a eu les siens. Loin des Cortés et autres Pizzaros, qui se manifestaient par une brutalité purement guerrière, les conquérants de mon Amazonie sont plus subtils. Quand ils ont « asséché » un livre où une édition, c’est-à-dire les ont rendus, par la brutalité du marché, supposés introuvables ou épuisés, ils revendent leur dépouille à prix d’or.

Je suis un indien de cette Amazonie. Je vous rassure, tout va bien, ou presque : on ne m’a pas mis les fers aux pieds, on ne me pend pas haut et court, et bien qu’on se paye souvent ma tête, on ne la vend pas encore en modèle réduit. Mes livres et mes disques sont, en revanche, des momies, des zombies dans le commerce prospère de cette Amazonie. Je viens de faire un tour sur la toile comme on dit, et question enchères, la toile est devenue un véritable trampoline.

Je vois sur le site chapitre.com, que mon Moulin du parolier est en vente à 43,20 €. Il est noté indisponible pour le moment sur Amazone, mais un ami me l’a signalé récemment à plus de 100 € sur le même site. Il en va de même de mes anciens vinyles, qu’on vend maintenant comme de véritables pièces de collection, des collectors comme on dit aujourd’hui. Je devrais en être flatté, quoique dans le même temps, avec le régime de pseudo-gratuité universelle que laisse imaginer Internet, certains les mettent, sans même m’en référer, en audition libre sur des sites ou dans leurs annonces en face de bouc.

C’est le paradoxe de cette jungle, dans laquelle les uns mettent tous produits de culture en libre pâture, les autres tentent d’appâter quelques gogos passionnés en leur faisant miroiter l’achat de soi-disant raretés à des prix astronomiques. Ces derniers, ont-ils eux-mêmes en stock ces œuvres qu’ils affichent à leurs étals virtuels? J’en doute. Il leur suffit de savoir où se les procurer, et lorsque le poisson aura mordu à l’hameçon, ils joueront les intermédiaires à leur grand profit.

Il y a quelques temps, traînant mes guêtres sur un marché de bouquinistes, je découvre, exhibé sur un présentoir en plexiglass, précautionneusement recouvert d’un rhodoïd transparent, et fermé par un élastique qui interdit au cochon de curieux d’y fourrer ses pattes sales, un de mes livres déjà ancien. Mon dieu ! J’aurais déjà rejoint, malgré mes chiffres de vente plutôt miniatures, le panthéon des grands disparus de la littérature? Je m’approche, et je lis l’étiquette apposée sur le livre : « exemplaire numéroté, tirage limité, avec dédicace de l’auteur. Prix 69 € ». Je joue l’idiot, je demande à consulter le livre. Il y a bien en page de garde une petite phrase de ma main (pas très originale, à vrai dire, j’aurais pu me fouler un peu). Il s’agit d’un livre de poèmes et de chansons qui n’est pas épuisé, que je continue de vendre dans mes concerts au prix modique de 15 €. Le tirage est bien limité, mais à 1000 exemplaires, ce qui n’en fait non plus une maquette introuvable de La Licorne.

Je demande au bouquiniste comment il fait son prix : il me répond qu’il lui suffit d’aller faire un tour sur Internet : il faut vivre avec son époque… Je m’annonce comme l’auteur du livre, le bouquiniste fait triste mine, il s’excuse quand je lui dit le prix réel de celui-là. Bref je ne vais pas le charger, il fait son boulot, ce brave homme, comme tout à chacun, et c’est son gagne-pain…La loi Lang sur le prix unique du livre concerne les livres non épuisés. Sur le marché de l’occasion, il n’y a aucune réglementation. Quant à l’auteur, il peut toujours se brosser pour toucher le moindre droit sur ces ventes sauvages (en Amazonie, le sauvage n’est pas celui qu’on croit).

Je prends prétexte de cette plainte concernant ma petite entreprise, pour élargir le sujet à la vente de livres de grands auteurs, avec lesquels je n’ai pas la prétention de me comparer, et dont les livres disparaissent petit à petit du marché de la chaîne classique (libraires, grandes surfaces). Revenant de l’île d’Egine, où il a écrit et vécu, je cherche les œuvres de Nikos Kazantzakis, que son Alexis Zorba rendu célèbre dans le monde entier. Épuisées, partout, à l’exception de ce dernier titre et d’une réédition de ses lettres au Gréco qu’on vient de republier. Cherchez Arthur Koestler, Panaït Istrati, Gustav Regler, et des dizaines d'autres écrivains de grand talent, témoins d'une époque - la première moitié du - où a fleuri tout une courant de réflexion très actuel, ils ont disparu dans l’enfer de l’épuisement. Déforestation, déforestation. Il ne reste à l’amateur de ces œuvres qu’à les chercher avec persévérance dans le fond des bacs des bouquinistes et des revendeurs, ou bien d’aller sur Internet où il les trouvera à un prix trois fois supérieur à celui auquel on les vendait au temps de leur parution. Et là, les prix oscillent avec la plus grande fantaisie pour le même livre, qu’il soit en bon ou en mauvais état. Pas de règles, bien sûr, en ce domaine : vous vous pouvez aussi bien trouver un trésor à un ou deux euros en Livre de poche chez un bouquiniste, qu’une fadaise à 30 €, voire plus, sur Internet.

Avançant sous le couvert de grande démocratisation de la culture, voici venir les défenseurs e-stériques de la culture Internet. Toutes nos institutions ne jurent que par le numérique. En 2014 notre région a consacré 150 000 € à la numérisation d’archives de journaux régionaux, que personne certainement ne lira. On crie victoire ! Le patrimoine est sauvé : pas celui de la culture universelle. Je me souviens au cours d’une discussion assez musclée avec un tenant du tout-numérique, quand je lui parlais du philosophe Zygmunt Baumann qui a beaucoup écrit sur la fragilisation des liens directs entre humains par Internet, avoir reçu cette réponse définitive et ô combien documentée : « Baumann est un vieux con qui flippe ». Quand je lui parlai d’Henri Bauchau, mon interlocuteur découvrait son nom. Pour ceux à qui je devrai montrer patte blanche, afin de ne pas passer pour un fieffé réactionnaire conservateur en critiquant toutes ces e-dioties et dérèglements, voici mon certificat de bon usage d’Internet sans lequel je ne pourrai pas me faire entendre : oui, j’utilise quotidiennement « ce merveilleux outil » (excusez ici le cliché obligatoire) pour mes recherches, j’envoie une vingtaine de mails par jour, et probablement vous ne lirez cet article que sur Internet. J’arrête là ce coup de gueule. Après tout, je me suis peut-être trompé de localisation géographique. J'étais parti de l'Amazonie, mais au grand frisson que je ressens devant cet immense désert blanc qui nous arrive, je me demande… Bons baisers de Cybérie PS : Si vous cherchez à vous procurer mes disques ou mes livres, vous pouvez toujours les commander à m’accompagner par la poste et… sur notre site par Internet !

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