Mais tu m'excuseras, si malgré cette sympathie, cette façon simple de m'accueillir, je continue de vous dire vous pour ce qui suit. Je vous dois beaucoup plus. Je vous dois de m'avoir fait comprendre que l'insolence pouvait côtoyer le talent, d'avoir fait apparaître votre gueule d'ange aux yeux gris coiffée d'une toque italienne (on aurait presque dit un Raphaël) sur la pochette d'un vynile où vous chantiez contre l'entrée des chars soviétiques à Prague.
C'est ce qui me fait vous écrire que dans Béranger, il y a ange et béret. Béret, c'est pour le côté prolo-parigot-je vous emmerde. Vous n'étiez pas sorti des chorales bien-pensantes des quartiers riches, et bien que bachelier, vous êtes allés très tôt goûter du plaisir à la chaîne chez Renault, comme nous avons été quelques-uns à le faire dix ans plus tard, en pensant que la vraie vie était là. Puis vous avez fricoté du côté de l'audiovisuel savant (avec Pierre Schaeffer, excusez du peu) et même de la com, avant de devenir chanteur presque par hasard, d'après vous. Merci le hasard. Vous êtes allé du côté des Mamadou, des petits vieux du département 28, des gratteurs de pièces de bagnole, les deux mains dans le pétrole.
Ça n'est pas rien de porter le nom de Béranger, cette filiation avec le grand nom de la Goualante, le Béranger de Montmartre à l'écharpe rouge du Chat Noir. Mais ce Béranger-là, c'était gentil tout plein à côté de vos coups de gueule à l'arrogance des nantis.
"Vous êtes les plus forts / Mais tous vous êtes morts / Et je vous emmerde."
Dans Béranger, il y a aussi déranger, bien sûr. Vous avez donné du fil à retordre aux programmateurs radio. Vous avez été à la fois une "coqueluche" et un casse-tête politique. Je vous ai vu sous mille apparences, portant queue de cheval, en grand ensemble blanc, tel un sage de Bombay, ou en jean et tennis, avec les musiciens "acoustiques" de Mormos ou les folies guitaro-électriques de Jean-Pierre Alarcen.
Vous êtes un chercheur. Qu'est-ce qu'un poète, sinon quelqu'un qui cherche à comprendre ce qu'est la vie? On va a souvent réduit à un berger (c'est aussi dans Béranger). Mais ça ne vous allait pas ce costume de meneur, ça vous serrait un peu aux coudes, ça vous aurait presque empêché de chanter des chansons d'amour comme vous le disiez dès le début. Heureusement, les anges ont la vie dure, et beaucoup plus durable que celle des bérets. J'entends souvent en moi les vers de votre "monument aux oiseaux" :
"Ça y est, je l'ai enfin trouvée
Mais je ne sais pas où elle est
Le mieux, c'est de ne plus marcher
Par crainte de m'en éloigner…
Où es-tu amour, que fais-tu ?
Par quelle inconnue es-tu retenu?
Ta mémoire s'est-elle envolée
Pour que tu n'te souviennes vraiment plus?
Peut-être en y croyant encore
Vais-je m'envoler très loin de mon corps
Jusqu’au monument aux oiseaux / Suspendu entre deux eaux
Dans le ciel”
Il y a toujours eu chez vous cette élégance des oiseaux blessés. Mais avec cette voix de stentor, vous feintiez. Votre dernier disque, vous l’avez consacré à Félix Leclerc, un autre poète qui a beaucoup donné pour les causes, et qui a dû s’en déficeler. Il n’y a pas que la lutte dans la vie, il y a aussi le luth, non? C’est le Félix qui disait : “les êtres sont comme les jours, certains portent le tonnerre, d’autres la grisaille, d’autres le froid, quelques-uns la lumière”. Jamais de froid ni de grisaille chez vous.
Ça doit vous faire du bien, j’en suis sûr, de ne plus vous demander
“A quoi ça sert de vivre et tout , à quoi ça sert en bref d’être né”
Merci François, excuse-moi d’avoir été un peu long, mais j’ai pas toujours le temps d’écrire, et la Poste déconne de plus en plus, on a dû te dire. “Là où tu es, mon ami, ya-t-y de la lumière à ton goût?”