billet d'humeurs



HOMMAGE "POSTHUME DE SOIRÉE"



Cher François Béranger,
 

Je suis désolé de ne pas être ce soir avec vous et tous les amis connus et inconnus qui vous fêtent. Un truc bête, un empêchement dont auquel c'est pas la peine qu'on cause. Mais comme on peut toujours vous écrire, j'en profite pour vous redire deux ou trois choses qui me tiennent à coeur. D'abord, une dette que j'ai envers vous : pendant quelques années, c’est avec vos chansons que j'ai appris le métier de chanteur, en faisant la manche dans les bars et crêperies de Bretagne.

C'était dans le début des années soixante-dix, peu de temps après la disparition du Général De Gaulle et peu de temps avant l’apparition de l'homo baba ruralis, bref entre l'après 68 et l'avant-Coluche, entre deux sandwiches et deux piaules improbables, mais au milieu de mes bobdylaneries, de tous mes trucs un peu nian-nian-folk de l'époque, il y avait votre "Monument aux oiseaux" qui faisait un tabac tous les soirs.
Et toujours quelqu'un pour me demander qui avait écrit un truc pareil. Je répondais invariablement : "C'est Béranger" - "Qui ça, Béranger?" - "Mais vous savez, le type qui chante "Tranche de vie"

Autant vous dire que j'ai fait du beurre sur votre dos pendant bien deux saisons, et qu'au bout du compte je vous devais 967 galettes complètes et 1284 bolées de cidre sans compter les paquets de Gitanes que je fumais à l’époque. D'ailleurs je vous l'ai avoué en direct, un jour, à Barjac, dans une "fête à Félix Leclerc" où je chantais avec vous, et tu m'as répondu avec un bon sourire : "C'est bon, je passe l'éponge, tu ne me dois rien…”


Mais tu m'excuseras, si malgré cette sympathie, cette façon simple de m'accueillir, je continue de vous dire vous pour ce qui suit. Je vous dois beaucoup plus. Je vous dois de m'avoir fait comprendre que l'insolence pouvait côtoyer le talent, d'avoir fait apparaître votre gueule d'ange aux yeux gris coiffée d'une toque italienne (on aurait presque dit un Raphaël) sur la pochette d'un vynile où vous chantiez contre l'entrée des chars soviétiques à Prague.

C'est ce qui me fait vous écrire que dans Béranger, il y a ange et béret. Béret, c'est pour le côté prolo-parigot-je vous emmerde. Vous n'étiez pas sorti des chorales bien-pensantes des quartiers riches, et bien que bachelier, vous êtes allés très tôt goûter du plaisir à la chaîne chez Renault, comme nous avons été quelques-uns à le faire dix ans plus tard, en pensant que la vraie vie était là. Puis vous avez fricoté du côté de l'audiovisuel savant (avec Pierre Schaeffer, excusez du peu) et même de la com, avant de devenir chanteur presque par hasard, d'après vous. Merci le hasard. Vous êtes allé du côté des Mamadou, des petits vieux du département 28, des gratteurs de pièces de bagnole, les deux mains dans le pétrole.
Ça n'est pas rien de porter le nom de Béranger, cette filiation avec le grand nom de la Goualante, le Béranger de Montmartre à l'écharpe rouge du Chat Noir. Mais ce Béranger-là, c'était gentil tout plein à côté de vos coups de gueule à l'arrogance des nantis.
"Vous êtes les plus forts / Mais tous vous êtes morts / Et je vous emmerde."

Dans Béranger, il y a aussi déranger, bien sûr. Vous avez donné du fil à retordre aux programmateurs radio. Vous avez été à la fois une "coqueluche" et un casse-tête politique. Je vous ai vu sous mille apparences, portant queue de cheval, en grand ensemble blanc, tel un sage de Bombay, ou en jean et tennis, avec les musiciens "acoustiques" de Mormos ou les folies guitaro-électriques de Jean-Pierre Alarcen.
Vous êtes un chercheur. Qu'est-ce qu'un poète, sinon quelqu'un qui cherche à comprendre ce qu'est la vie? On va a souvent réduit à un berger (c'est aussi dans Béranger). Mais ça ne vous allait pas ce costume de meneur, ça vous serrait un peu aux coudes, ça vous aurait presque empêché de chanter des chansons d'amour comme vous le disiez dès le début. Heureusement, les anges ont la vie dure, et beaucoup plus durable que celle des bérets. J'entends souvent en moi les vers de votre "monument aux oiseaux" :

"Ça y est, je l'ai enfin trouvée
Mais je ne sais pas où elle est
Le mieux, c'est de ne plus marcher
Par crainte de m'en éloigner…
Où es-tu amour, que fais-tu ?
Par quelle inconnue es-tu retenu?
Ta mémoire s'est-elle envolée
Pour que tu n'te souviennes vraiment plus?
Peut-être en y croyant encore
Vais-je m'envoler très loin de mon corps

Jusqu’au monument aux oiseaux / Suspendu entre deux eaux
Dans le ciel”

Il y a toujours eu chez vous cette élégance des oiseaux blessés. Mais avec cette voix de stentor, vous feintiez. Votre dernier disque, vous l’avez consacré à Félix Leclerc, un autre poète qui a beaucoup donné pour les causes, et qui a dû s’en déficeler. Il n’y a pas que la lutte dans la vie, il y a aussi le luth, non? C’est le Félix qui disait : “les êtres sont comme les jours, certains portent le tonnerre, d’autres la grisaille, d’autres le froid, quelques-uns la lumière”. Jamais de froid ni de grisaille chez vous.

Ça doit vous faire du bien, j’en suis sûr, de ne plus vous demander
“A quoi ça sert de vivre et tout , à quoi ça sert en bref d’être né”

Merci François, excuse-moi d’avoir été un peu long, mais j’ai pas toujours le temps d’écrire, et la Poste déconne de plus en plus, on a dû te dire. “Là où tu es, mon ami, ya-t-y de la lumière à ton goût?”



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