Avant propos du livre "le moulin du parolier" de michel arbatz

"Je me suis aperçu, au fil du temps, qu'écrire une chanson n'était pas du millefeuilles." Pierre Perret

La chanson ressemble à un grand bazar, avec des productions de tous styles, et des factures très différentes de génération en génération.
Pourtant, il y a une grande unité du genre, d'Yvette Guilbert à Maurane, et de Georgius à Francis Cabrel, même si les arrière-petits-enfants n'ont pas la gueule de l'arrière-grand-père.
Beaucoup de règles traversent plus d'un siècle de chanson française, mais elles ne sont pas appliquées au début du XXIe siècle comme elles l'ont été à la fin du XIXe.
Ces règles concernent les multiples rapports texte-musique. Certaines se trouvent déjà dans la poésie classique. Avec la chanson, elles s'enrichissent et deviennent plus complexes ou se simplifient, du fait des exigences de la musique, de l'élargissement de la langue utilisée, et de la concision du genre.
En bref, elles correspondent aux titres des chapitres de ce livre : le principe de répétition-variation, la métrique, la musicalité du texte (qui comprend les rimes), et les règles d'énoncé ou de récit.
Ces règles qui font en partie la qualité des chansons, je les ai d'abord ignorées, comme tout un chacun. La plupart des paroliers les connaissent "plus ou moins bien" par intuition et les pratiquent inconsciemment ; il y a une "langue" chanson, avec sa syntaxe et sa grammaire, qu'on peut connaître par simple imprégnation.

C'est en ayant à faire travailler régulièrement des auteurs-compositeurs amateurs et professionnels, qui s'intéressaient à cette forme très complète d'expression, que j'ai été amené, petit à petit, à les formuler.
Qu'est-ce qu'un bon début ? Pourquoi une simple inversion change-t-elle la couleur du texte ? Y a-t-il une règle au bon enchaînement musical des mots ? Une jauge pour "trop long" ou "trop court" ? Un critère d'alternance entre ce qui revient régulièrement et ce qui change dans la chanson ? D'où viennent les hiatus, ou au contraire la "bonne entente", l'unité du ton ? Et, tout au bout des autres questions, celle-ci, qui les résume : qu'est-ce qui "fait" ou "ne fait pas" chanson ?

A toutes ces questions, le répertoire apporte des réponses pratiques, et l'intuition de chacun également. Ceux qui pratiquent, comment dire, la parolerie, le parolisme, le textage de chanson, analysent rarement leurs gestes. Comme on dit dans le métier, c'est une "affaire de feuille", mais cela n'infirme en rien l'existence de ces règles d'écriture.

Peut-on transmettre ces règles d'écriture de la chanson ? La réponse est moins évidente.
D'abord, parce que l'écriture de chanson ressemble à l'art du funambule : tout est mobilisé dans le même temps, et avec la plus grande économie. Et lorsqu'il s'agit de décortiquer des gestes qui nous paraissent simples... tout devient compliqué. Il y a une bonne part d'arbitraire à vouloir tronçonner, classer par chapitres les difficultés inhérentes à l'écriture de chansons, puisque c'est justement un art d'équilibre, et qu'il faut tout penser simultanément. On a l'impression de ne jamais cerner complètement le sujet, mais seulement de dégrossir une série de questions-valises.
D'un autre côté, il n'est parfois pas possible de démêler ces difficultés sans trancher, au risque d'être un peu schématique. Mais comme Dieu l'a prouvé, il faut un commencement à tout, et j'en ai pris mon parti.

Chacun a son propre chemin pour écrire. Autant de paroliers, autant de plumes, autant d'imaginaires.
J'ai souvent pratiqué, en ateliers, l'écriture de fragments de chansons dans un temps limité. Ce travail met en jeu des capacités très différentes, mais, chez chacun de nous, il y a toujours un "fonctionnement" qui domine les autres.
Mon propos ici n'est pas de classer ces différents fonctionnements ; la science cognitive, la programmation neuro-linguistique (PNL) s'y sont largement intéressé dans ces dernières années.
Au bout du compte, on arrive toujours à la limite du mystère de chaque personne et de sa création, mais cela ne nous empêche pas d'analyser ce qui nous vient d'elle.
Ainsi, en musique, il n'existe pas de cours de composition, mais seulement des cours d'analyse musicale.
Ce qui m'a poussé, au fil du temps, à rassembler ces éléments de réflexion et d'analyse, c'est la difficulté de trouver un langage commun et de mettre des mots sur les points forts ou les faiblesses dans un texte de chanson. L'impression qu'un texte ou une phrase "fonctionne" ou "ne fonctionne pas" fait souvent l'unanimité, mais le pourquoi est malaisé à formuler...
Enfin, les règles sont faites pour être transgressées : la chanson est un tel domaine de libertés et de contraintes qu'il n'existe pas une seule règle avancée dans ces pages à laquelle on ne puisse proposer un contre-exemple, et, qui plus est, un contre-exemple à succès.
Renaud a écrit toute une chanson en forçant les "e" muets à parler ; Nougaro, une chanson sur quatre syllabes (Yapadpapa) ; Boby Lapointe, des textes à rendre chauve un rythmicien, et pourtant, ça marche, et ça plaît.

Il n'existe pas, à ma connaissance, de livre consacré aux techniques d'écriture de la chanson. Gérard Authelain est l'auteur d'un bon ouvrage intitulé "La chanson dans tous ses états", paru en 85, dans lequel un chapitre aborde les questions d'écriture parmi de nombreuses autres, puisqu'il s'agit d'un panorama global de la chanson. Marcel Amont a aussi fait paraître un livre sur la genèse de quelques chansons à succès. Mais pas de livre analytique sur les techniques du parolier.
Et alors ?... me direz-vous. Cette absence n'a pas empêché des centaines de chefs-d'oeuvre de voir le jour, non ?

Ce petit bouquin n'a pas la prétention de donner la marche à suivre méthodique et infaillible pour faire de vous un Orphée des temps modernes. Il veut seulement ouvrir des fenêtres et décortiquer les multiples aspects de ce passe-temps ou gagne-pain très particulier qu'est l'écriture de paroles de chansons.
Pour tous ceux qui s'intéressent aux aventures du langage et du récit, la chanson est un terrain d'exploration d'une immense variété. Elle est populaire par essence, et ce caractère populaire a toujours fasciné les gens de lettres. Ils n'ont pas toujours assumé cette passion au grand jour, mais le résultat est là : beaucoup de chansons sont les "enfants de l'amour" de grandes plumes et de l'âme populaire.
Le côté savant de l'écriture de chansons a traversé toutes les époques, une foule de mots et d'expressions survivent et se développent grâce aux chansons, et aujourd'hui encore, on peut dire que ce courant littéraire persiste avec une grande notoriété (Gainsbourg, Lapointe, David Mac Neil, MC Solaar). Même Renaud, sous ses dehors de voyou du dictionnaire, est un littérateur de première.
Dans le public, il existe aussi une vénération pour le savoir-faire de ces jongleurs de mots, de ces poètes mal vus de l'Académie (quoique Charles Trenet... et Brassens aux épreuves du bac...).

Un autre versant des choses, c'est le côté "usine" de la chanson. Elle s'organise avant tout, pour être vendue, autour de la personnalité d'un interprète. Autant d'interprètes, autant d'univers. On sait l'importance aujourd'hui des castings dans le cinéma. Si le mot n'existe pas dans la production phonographique, il n'empêche que le lancement d'une chanson se fait le plus souvent sur la combinaison d'une chaîne d'éléments : une personnalité d'interprète (un physique, une voix, une histoire personnelle), à qui on va attribuer un univers musical (de tel ou tel style) et un type de textes (un langage, un ton, des histoires), et surtout un type de promotion. Dans cette combinaison, l'interprète est le point de départ, et le point de focalisation du public.
Le plus souvent c'est un producteur qui met en oeuvre les différents éléments de la chaîne. Il y a donc toujours dans la naissance d'une chanson au public un compromis entre une expression personnelle et des impératifs commerciaux d'image, de "créneaux", d'impôt payé à l'indéfinissable "goût du jour". D'ailleurs, toute une profession vit de la prétendue définition de ce goût du jour. C'est l'aspect un peu mythique de la chanson, la recherche effrénée du "tube" que des équipes s'acharnent à découvrir comme un nouvel Eldorado.
Or, de l'aveu général, personne n'a jamais prévu les plus grands succès. Le parolier entre donc dans une chaîne où il est rarement autonome ; même s'il cumule les mandats (auteur, compositeur, interprète), il est souvent encore loin du Far West et du Disque d'or.

Le côté usine de la chanson rapproche parfois celle-ci du prêt-à-porter. Je n'ai rien contre le prêt-à-porter, mais je ne déteste pas le sur-mesure ni la haute couture. D'ailleurs, des uns aux autres, quoi qu'on en dise, bien des secrets de fabrication circulent.
J'ai délaissé volontairement cet aspect "business" des choses dans mon livre. Ici commence un autre métier. Je m'en tiens sur ce chapitre à la boutade reprise par William Sheller concernant la mode : "Une pendule arrêtée est à l'heure au moins deux fois par jour".
Je me suis limité au travail sur le texte, y compris dans ses aspects rythmiques et musicaux, sans aborder ici la question de la composition musicale. Dans ce domaine, la chanson s'habille de peu, les mélodies les plus simples sont les plus efficaces, mais il n'existe aucune recette ad hoc. De plus, l'importance des arrangements est primordiale en chanson, et c'est l'histoire des genres musicaux qui serait la plus utile dans cette direction, car nous continuons d'inventer par imitation, comme nos ancêtres écrivaient leurs chansons "sur l'air de".

En l'absence de support sonore, j'ai utilisé de nombreux exemples dans les styles les plus différents possibles (de Brassens et Trenet à Bashung et Voulzy, sans jugement de qualité), en supposant qu'une partie au moins de ceux-ci seraient dans l'oreille de mon lecteur et lui permettraient de s'y retrouver. Je demande excuse aux absents pourtant chers à mon coeur.
Pour agrémenter cette lecture, j'ai demandé à de nombreux auteurs quelques-uns de leurs brouillons. Ils figurent ici, avec toutes leurs ratures, leurs biffures, leurs surajouts, leurs prière d'insérer, leurs mots en marge, leurs annotations, et leurs nuits blanches... Je ne pouvais pas trouver de meilleure illustration à la grande variété des écritures. Je considère ces pages comme des choses rares et précieuses, d'abord par le talent de ceux qui les ont écrites ; ensuite parce que leur destin normal est la poubelle (beaucoup n'ont pas répondu à l'appel pour cette raison) ; enfin, parce que l'ordinateur est en train de faire de l'écriture-plume une espèce en voie d'extinction.

Je souhaite que vous vous soyez reconnu(e) dans les amoureux de la chanson amateurs ou professionnels à qui s'adresse ce petit bouquin. Dans la chanson, se côtoient - souvent en s'ignorant - plusieurs mondes, plusieurs étages, et des pratiques très différentes. Sur cet océan où l'on rencontre de grands poètes populaires et des requins de la pire espèce voguent des embarcations de toutes sortes et la qualité des matelots n'est pas toujours liée à leur notoriété. Pour l'instant, les seules cartes marines qui nous intéressent, celles qui restent dans le coeur populaire, ce sont les paroles des chansons... A vos boussoles !